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Petite histoire des couvertures de livres – 2/4

La petite histoire des couvertures de livres !

Voici donc le second article de notre série balayant l'évolution graphique des couvertures de livres jusqu'à nos jours, à travers ses révolutions les plus marquantes. Si vous avez manqué le premier épisode, nous vous invitons à le lire en premier !

Chapitre 1 : IIIe s. à 1860
"Du Codex à l'impression en couleur"

Chapitre 2 : 1860 à 1935
"Du tissu imprimé à la jaquette papier"

Chapitre 3 : 1935 à 1970
"Du livre de poche à l'abstraction"

Chapitre 4 : de 1960 à nos jours 
"Poche français, graphisme et couvertures contemporaines"

Chapitre 2 : du tissu imprimé à la jaquette papier (de 1870 à 1930)

Depuis les débuts de la couleur vers 1860 à la jaquette papier moins d'un siècle plus tard, sous l'influence du Japon, de la France ou de la Russie, les couvertures de livres ne cessent d'évoluer au fil des progrès techniques et des crises. Elles endossent tour à tour une fonction purement esthétique avant de devenir un support réservé aux plus grands artistes.

Voici le deuxième article de notre série balayant l'évolution graphique des couvertures de livres jusqu'à nos jours, à travers ses révolutions les plus marquantes.

La belle époque des illustrateurs (milieu du XIXe ~ début XXe siècle)

Penny dreadful et Yellowback : le low-cost du livre (vers 1840)

Dès la moitié du XIXe, les illustrations sont mises en avant dans la presse grâce à la technique de gravure sur bois ramenée du Japon ou encore la lithographie. On utilise aussi la photogravure qui permet de reproduire les dessins à l'identique sans avoir à les graver à la main, ou encore le procédé d'impression tramée (halftone). Surtout, l'invention de la chromolitographie permet d'imprimer en plusieurs couleurs, depuis 1860.

Ces évolutions techniques permettent l'apparition des fameux "paperbacks", "yellowbacks" ou autres "penny dreadfuls" (en Grande Bretagne), imprimés sans fioritures et à moindre coût. La révolution industrielle permet l'accès aux trains et à l'éducation, faisant naître un nouveau type de lectorat moins fortuné et avide d'aventures. Imprimés entièrement en papier, sans couverture rigide, et dans un plus petit format, on trouve les "yellowbacks" dans chaque gare.

paperback-couverture-livres

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Les couvertures jaunies qui donnent leur nom aux "yellowbacks" sont en pulpe de bois de mauvaise qualité, ce qui leur donne cette couleur jaunasse. Les "penny dreadful", "penny horrible" ou "penny awful" sont des séries d'aventures proposées en épisodes vendus chaque semaine à 1 penny chacun. Pirates, fantômes, détectives et chevaliers en peuplent les pages. Quand aux adjectifs "dreadful" (lamentable), "horrible", ou "awful" (atroce), ils en disent long sur la qualité du contenu.

Malgré leur qualité médiocre de fond comme de la forme, ils marquent l'évolution du livre et de sa couverture : ce sont les ancêtres de notre livre de poche, et les low-cost des livres d'époque.

 

La couverture en couleurs

En parallèle de cet engouement pour les livres accessibles, les artistes s'en donnent à coeur joie pour illustrer les couvertures des beaux livres.

En quelques dizaines d'années (entre 1860 et 1880), on passe d'un graphisme en monochrome doré et symétrique à un véritable âge d'or de l'illustration en couleur, créatif et innovant. Nous sommes fin 1800, la couverture de livre est désormais un support artistique et vecteur de son contenu, avec la double fonction de le faire sortir du lot. Comme on vous le racontait dans l'article 1, il est à la mode et plutôt bien vu d'offrir un livre en cadeau.

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Illustrateurs et Japon : la technique et l'influence

Fin 1800, début 1900 c'est la belle époque des magazines illustrés, et les éditeurs ont bien compris que les images font vendre. Les illustrateurs deviennent de véritables stars, comme Alfons Mucha (1) ou G. Wharton Edwards.

Du côté des illustrations de livres et BD, on voit naître entre autres le fameux Peter Rabbit (2) de Beatrix Potter, ou les anthropomorphes de T.S. Sullivant (3) (qui inspireront plus tard Walt Disney) publiés aux États-Unis dans les revues humoristiques satiriques de l'époque Puck, Judge et Life.

Mucha-illustration

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T-S-Sullivan

Dès 1870 et pendant une vingtaine d'années, la symétrie de la mise en page qui était jusqu'ici de rigueur est abandonnée au profit de motifs construits autour d'un esthétisme plus graphique que systématique.

Puis vers 1890 l'influence notable du Japon, qui se fait tout aussi bien ressentir dans la milieu de la mode ou de l'art (Monet, Gauguin, Bonnard ou ici Rivière), ouvre des perspectives sur de nouvelles illustrations ou styles de mise en page plus asymétriques, avec des techniques japonaises comme la gravure sur bois polychrome.

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La majorité des livres est toujours protégée par une couverture papier qui reprend le visuel de la couverture rigide, appliqué sur du tissu. Cette couverture papier n'est généralement pas gardée après l'achat du livre, bien qu'elle soit elle aussi illustrée, et il est rare d'en avoir encore des traces aujourd'hui. On en voit une belle pour le livre ci-dessous.

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The Yellow Book fever : la revue qui fait tache

Entre 1894 et 1897 (soyons précis), la revue trimestrielle britannique et avant-gardiste The Yellow Book marque les prémices de l'ère de la couverture du livre moderne. En 4 ans et 13 numéros la revue à la couverture jaune fait basculer les codes graphiques et les moeurs de l'époque, alors très japonisants, ornés de fioritures Art Nouveau (cf ci-dessous des exemples typiques des années 1895 ~ 1900) ou encore précieux et mythiques comme les Jules Verne comme cette couverture de 1897, des éditions Pierre-Jules Hetzel :

 

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C'est que la couverture jaune de The Yellow Book annonce un contenu déconcertant.
Couverte de tissu comme un livre -et non en papier comme il est d'usage- c'est pourtant bel et bien une revue. Sans publicité, celle-ci met en avant auteurs, poètes ou peintres et distingue art et littérature en leur donnant à chacun leur importance, chose rare à l'époque.

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Quand au jaune de la couverture qui fait tant parler d'elle, c'est à l'origine une référence aux "yellow nineties", la décade dandy pré-victorienne dans laquelle s'inscrivent ces parutions. Mais c'est aussi et surtout une référence -qui ne passe pas inaperçue- aux ouvrages subversifs français emballés dans du papier jaune de l'époque, tel le décadent À Rebours de Huysmans, dont on cachait les couvertures. La France est alors un passage obligé pour tout artiste qui se respecte, et son influence est grande. Ce jaune est celui d'une lumière artificielle, malsaine et pâle comme dans les romans de Zola, la couleur de lueur de bougie.

La couverture et les articles de la revue sont illustrés par Aubrey Beardsley, à la fois directeur artistique et artiste qui se moque ouvertement du style victorien prude et bien-pensant de l'époque. C'est sûrement d'ailleurs plus son style à lui que le contenu réel qui fera scandale. Ami et proche d'Oscar Wilde pour lequel il a fait quelques illustrations, on trouve dans Le Portrait de Dorian Gray (en 1891, quelques années avant le lancement de la revue) une référence à un certain "yellow book" corrupteur (probablement À Rebours, d'ailleurs), sûrement repris ensuite par Beardsley pour son titre.

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Don't judge a book by its cover

Le Livre Jaune annonce la couleur du scandale et ne manque pas de faire son petit effet. Dans la première édition en 1894, l'essai "La défense des cosmétiques" est jugé diffamatoire parce que faisant l'éloge du décadent, et entraine la revue dans son sillage. Max Beerbohm, l'auteur, y fait une défense ironique au mouvement décadent -qui oppose et promeut l'artifice à la Nature et la sophistication à la simplicité- à travers un éloge du maquillage. Il affirme alors que "l'artifice, cet exile délicieux, est arrivé dans son royaume". Impossible ensuite pour le Yellow Book de se défaire de cette image de revue décadente.
De quoi faire mentir l'expression "don't judge a book by its cover" (l'habit ne fait pas le moine, littéralement : ne jugez pas un livre par sa couverture) !

On retrouve cette fois encore la grande influence des auteurs français, puisque Baudelaire -symboliste et précurseur du décadent par excellence- avait justement composé "l'éloge du maquillage" en 1885 dans Le Peintre de la Vie Moderne (que vous pouvez lire en cliquant sur le titre) : "On a d'ailleurs observé que l'artifice n'embellissait pas la laideur et ne pouvait servir que la beauté. Qui oserait assigner à l'art la fonction stérile d'imiter la nature ?". On retrouvait d'ailleurs parfois des poèmes en français dans The Yellow Book, comme ci-dessous (vous pouvez retrouver et lire les numéros 4 à 7 sur le site Gallica de la BnF) :

 

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Condensé d'artifices s'élevant au-dessus de la Nature, le livre Jaune mettra en avant tout l'impressionnisme, le féminisme, naturalisme, dandysme, symbolisme et classicisme de l'époque. Sans être réellement aussi controverse que sa couverture ne laissait paraître, il servira surtout d'amorce au genre de littérature à scandale.

Fin de la parenthèse sur la fièvre jaune, fin du XIXe siècle : ouverture de la période moderne.

L'avènement du "livre moderne"

En parallèle au début du XXe siècle, les livres continuent leur évolution graphique, en jouant avec typos et compositions modernes. On pourrait presque imaginer les trois dernières (1905, 1908, 1912) imprimées sur du papier ; elles ressemblent déjà étonnamment à ce qui se fera dans les années 1930 !

couverture de livre graphique

Propagande

Après la belle époque de l'Art Nouveau, du Livre Jaune, et toute l'onde de progrès apportée par la "fée électricité", la Première Guerre mondiale éclate entraînant les illustrateurs dans ses troupes. Ces derniers sont appelés à produire des oeuvres de propagande, pour rallier les hommes et femmes à la grande cause, comme le fait James Montgomery Flagg aux USA.

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Durant cette décennie du début de siècle, entre 1910 et 1920, c'est l'avènement des comics mais aussi l'âge d'or des magazines illustrés, qui vont de pair avec la naissance de la publicité de masse. Plus tard, après les deux Guerres mondiales, les couvertures de livre prendront cette allure publicitaire semblable aux affiches de films de l'époque.

 

L'impact de la guerre : liberté et influence russe

La Première Guerre mondiale marque une parenthèse sombre dans ce début de siècle. Sa fin insuffle un véritable renouveau d'optimisme qui vient prolonger la frénésie des décennies précédentes, celles de la Belle Époque. C'est le temps des flappers, les "roaring twenties" : une nouvelle génération libérée fait son apparition qui s'oppose en tout à l'ère prude et victorienne de ses géniteurs. Danse, vêtements, art, morale... le mot liberté résonne.

Du côté des couvertures de livre, l'on passe d'une influence japonaise ou Art Nouveau -réaliste et contemplative- à des traits graphiques forts aux accents cubistes et abstraits inspirés des artistes soviétiques (comme Rodchenko, ci-dessous) et allemands des années 20.

Le symbolisme et le cubisme règnent alors en maîtres. La couleur pleine et assumée fait son entrée.

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Dessine-moi une couverture

L'on fait régulièrement appel aux artistes pour illustrer les couvertures de livres, parmi lesquels Francis Cugat, qui donne un visage au roman Gatsby le Magnifique en 1925. Cette couverture sur jaquette papier est l'une de celles qui marqueront le plus leur temps aux États-Unis. On y retrouve un aplat de couleur à la Yellow Book, et une composition moderne à la limite de l'abstraction.

Avec la jaquette, la première édition de ce livre s'arrache aujourd'hui jusqu'à 30 000$ (et "seulement" 1 000$ sans la jaquette) !

 

Vanessa Bell, artiste abstraite innovante (à l'origine du mouvement Bloomsbury, une sorte de gang des artistes abstraits en Angleterre) et soeur de Virginia Woolf, illustre pour elle la majorité de ses livres, autour des années 1920.

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Vous aurez remarqué une chose sur ces dernières images d'après-guerre, c'est l'importance de la jaquette papier, et pour cause...

Adieu tissu, bonjour papier !

Les années 1920-1930 marquent surtout la fin de l'ère des reliures illustrées. Après la guerre -pour des raisons économiques et avec l'évolution des modes- l'impression directe du tissu devient trop onéreuse pour décorer les livres. Les illustrations migrent de la reliure tissu vers la jaquette papier.

De plus, la technique de demi-teinte évolue et permet désormais l'impression en 4 couleurs ; l'on imprime alors machinalement des jaquettes multicolores. Ces dernières, autrefois utilisées comme simples protections (dès 1830, vous vous souvenez ?), prennent peu à peu le dessus sur les couvertures rigides. Comme elles sont plus belles que les couvertures en dur, on commence à les garder et non plus à les jeter. Les rôles s'inversent.

C'est l'une des révolutions majeures de l'évolution graphique des couvertures de livres.

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Dans le prochain épisode de cette série, nous nous pencherons sur les premiers livres de poche, la place de la femme, et les caractéristiques propres aux grandes maisons d'édition françaises.

À suivre !

 

Textes : Tiphaine Guillermou

Sources / pour aller plus loin :


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1 commentaire :

  1. […] Chapitre 2 : 1860 à 1935 "Du tissus imprimé à la jaquette couleur" […]

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