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Typographie et écologie


01 avril 2014  |   13 Comments   |  16.1K vues

Depuis quelques jours, la nouvelle est reprise par tous les médias, un jeune garçon de 14 ans recommanderait l'usage du caractère "Garamond" pour faire économiser jusqu'à 136 000 millions de dollars au gouvernement Américain.

Il faut bien dire que l'annonce à tout pour faire rêver: un petit "prodige", un caractère qui a plus de 450 ans, et quelques milliers de mallettes de dollars d'économies.

Petit rappel des faits

L'histoire débute lors d'un banal travail scolaire, il s'agit de chercher à faire réaliser des économies à son collège. L'adolescent de 14 ans (Suvir Mirchandani) choisit de se pencher sur problème de la consommation d'encre lors d'impressions de documents.

"Même si les dépenses d'impression ont été diminuées ces dernières années, elles continuent d'être élevées et une petite baisse dans ce type de dépenses, notamment grâce à un changement de police, pourrait entraîner des économies considérables", expliquent l'élève et son enseignant. Le collégien précise qu'à quantité égale, l'encre est deux fois plus chère qu'un parfum.

Quel serait le caractère typographique idéal pour faire la plus grande économie d'encre ?
D'après le collégien, ce serait la police Garamond. Un résultat qu'il obtient grâce au logiciel APFill® Ink Coverage Software qui permet de mesurer la quantité d'encre utilisée pour chaque lettre lors de l'impression. Il en déduit qu'une économie de 24% serait réalisable, ce qui représenterait 21 000 dollars par an pour son établissement, et même jusqu'à 136 millions de dollars à l'échelle de l'ensemble de l'administration Américaine.

On apprend au passage que les pouvoirs publics Américains dépensent 467 millions de dollars pour l'encre de ses imprimantes, un chiffre vertigineux !

Pourquoi c'est une bonne question, mais une mauvaise réponse...

Pour pouvoir comparer le taux "d'encrage" deux typographies, il ne s'agit pas simplement de comparer l'encre utilisée pour deux textes imprimés en corps 10 pt. En effet, la taille d'un caractère est toute relative, la hauteur d'x ( le nom donné à la hauteur du tracé d’un caractère bas-de-casse, sans hampe ni jambage des minuscules) étant relativement variable selon le dessin typographique. Ainsi, dans cas de la Garamond, cette hauteur d'x est très faible, ce qui oblige d'augmenter la taille du corps pour obtenir une taille équivalente à une autre typographie ( et donc conserver un niveau de lisibilité équivalente).

Ci-dessous, la démonstration en image.

garamond-vs-times-eco-font

garamond-vs-times

Cependant, on ne peut que louer la médiatisation de cette information. Elle a l'immense mérite de mettre la typographie au centre des enjeux majeurs de notre temps. Bien que la typographie soit une discipline discrète par nature, elle en reste néanmoins l'expression du design graphique la plus utile au monde, celle de représenter visuellement la pensée, d'être une "passeuse" d'informations et d'idées. En cela, le designer de caractères à une responsabilité immense pour que chacun de ses "pieds-de-mouche" ai un "effet papillon positif" sur la pensée humaine.

Dès lors, avertir le grand public de l'intérêt de se pencher sur ces infimes variations typographiques est déjà un grand pas !

La technique du stylo bille

Pour revenir à la question de l'économie d'encre, deux étudiants se sont amusés à "colorier" différentes typographies avec des stylo BIC. Un stylo par typographie permet de mesurer "visuellement" la quantité d'encre utilisée...
La démonstration est efficace, même si elle n'est pas très scientifique...

font-ink-comparaison

eco-font-from-bic-ink

De quelle Garamond parle-t-on ?

garamond-comparaisons

Évidemment tombé dans le domaine public, tout le monde peut créer sa version du Garamond. Il existe aujourd'hui au moins 6 versions, qui il faut bien dire, n'ont parfois plus grand-chose de commun. On peut commencer par citer la version de Francesco Simoncini (Simoncini foundry, Bologna, 1958), puis celle de la fonderie Stempel (devenu ensuite Linotype) en 1924, le Garamond de Fritz Max Steltzer pour la fonderie Monotype en 1922, le Garamond de Tony Stan en 1970 dessiné pour International Typeface Corp, et plus récemment celui d'Adobe, dessiné par Robert Slimbach en 1988.

Un article de Peter Gabor décortique en détail cette question des différentes versions de Garamond.

Bref, au vue des différences entre ces versions, on peut convenir qu'elle n'ont probablement pas toutes le même taux d'encrage !

Petit détour: Il faut noter que les poinçons originaux du Garamond étaient précieusement conservés dans le fameux cabinet des poinçons de l'Imprimerie Nationale. Depuis 2005, date à laquelle l’Imprimerie nationale a quitté les bâtiments Parisiens, le Cabinet des Poinçons a été entreposé dans une zone industrielle de la banlieue parisienne, puis faute de projet, a rejoint le site de l'Imprimerie Nationale dans la zone industrielle de "Flers-en-Escrebieux" (à côté de Douai). Je ne suis donc pas le seul à penser qu'il n'ont pas vraiment leur place là-bas, et qu'ils seraient bien mieux dans un musée accessible au public, aux étudiants et aux chercheurs !

On peut également vous inviter à visiter le superbe site "http://www.garamond.culture.fr"

La question de la lisibilité

L’un des facteurs les plus importants en typographie reste évidement la mesure de la lisibilité, c’est à dire l’effort oculaire nécessaire pour identifier les lettres. C’est la fatigue de l’oeil qui est la véritable mesure de cette lisibilité.

Le créateur de caractères, Ladislas Mandel (1912-2006) en a fait l'œuvre de sa vie. Il a analysé comment un lecteur appréhende une page typographique, lit les mots (aspect physiologique) et décrypte l’information à travers ses filtres culturels. Il a développé une véritable “science” de la lisibilité des caractères typographiques, par l’expérimentation sur de très petits corps, jusqu’au corps 3 (1,05 mm) à l'usage des annuaires. Il s'agissait évidement d'une question d'économie de papier (et d'encre).

A la question "Comment faire passer autant d’information et de sensation dans si peu d’espace?" Mandel répond: On croit que dans les petits corps on ne voit pas la lettre, mais pourtant on la “lit”, dans la lecture globale que l’on fait des mots. Ce sont les “constantes formelles”, alternances et rythmes, qui conditionnent le premier regard culturel que l’on porte sur des mots typographiés – comme sur n’importe quel objet d’ailleurs. C’est ce premier regard “culturel”, un accord de sympathie, qui doit engager à aller plus loin. Cette sensibilité au langage formel permet à Ladislas Mandel d’exprimer dans les formes une certaine sensibilité, reconnaissable, pour que le lecteur s’y retrouve, “vibre” en résonance. Comme un “paysage typographique” qui nous serait familier, où l’on se sent à l’aise, dans lequel on ne craint pas de se perdre. Dans lequel on pourra, en toute sérénité, trouver l’information recherchée : un seul et unique numéro de téléphone.

( Extrait d'un article paru dans la revue Etapes en 1999 )

le logiciel "Eco-Font"

L'une des réponses les plus pertinentes en matière d'économie d'encre est le logiciel Eco-Font.

A la base, il s'agit d'une idée toute simple, faire des trous dans une typographie afin de réaliser des économies d'encre sans que la lisibilité en soit perturbée. D'une simple typographie trouée, le concept a évolué vers un logiciel d'impression permettant d'imprimer avec n'importe quelle typographie qui sera "trouée" au moment de l'impression. Il est alors possible de conserver sa typographie préférée (Ex: "le Comic sans") tout en faisant un geste pour le porte-monnaie de votre entreprise ( et aussi pour la planète... ).

ecofont-vs-arial-test

Le bon sens est économique !

Au-delà de l'utilisation d'une police "écodesignée", il existe de nombreux gestes permettant de réduire l'impact environnemental des impressions. La plupart sont simplement du "bon sens".

• Dématérialisez vos documents.
Un email adressé à la bonne personne, sera plus économique qu'un courrier envoyé par la poste.
Il faut noter que la pratique consistant à envoyer un email en copie à 10 personnes reste 10 fois plus polluant. Au final, "réduire de 10 % l’envoi de courriels incluant systématiquement son responsable et un de ses collègues au sein d’une entreprise de 100 personnes permet un gain d’environ 1 tonne équivalent CO2 sur l’année" d'après l'ADEME.

• Imprimer en multipage et en recto-verso.
• Optimiser la mise en page et éliminer l'inutile: page avec une ligne de texte, couleurs, pubs...
• Recourir aux imprimantes performantes, à encres séparées et à cartouche sans tête de lecture intégrée.
• Configurer les imprimantes par défaut en mode économique, utiliser le mode brouillon tant que possible.
• Recycler les cartouches d'encre et utiliser ces cartouches reconditionnées, qui sont jusqu'à 50% moins chères que les cartouches conventionnelles.
• Réutiliser le papier (verso) pour les brouillons.
• Utiliser du papier 100% recyclé, désormais de qualité équivalente au papier normal, ou bien écocertifié (PEFC, FSC, etc.).





13 Commentaires:

  1. Rémi dit :

    Bonjour,

    Je n’ai jamais compris cette équation : un fichier PDF sera toujours plus écologique qu’une feuille de papier.

    Lorsque je reçois une facture par la Poste, la pâte a papier qui a servi à la fabriquer ainsi que l’enveloppe et le timbre, font partie d’un cycle de production finalement assez durable, du moins en Europe, non ? Le transport de la lettre est effectué par camion, certes, puis en vélo par le facteur. Puis je garde ou jette la lettre dans le bac à papier recyclable.

    Lorsque je reçois une facture électronique, je la reçois en pièce jointe dans un mail, ou alors elle est sur un serveur auquel je dois me connecter. Lesquels serveurs (mail et stockage) sont extrêmement énergivore. Si je décide de stocker la facture sur mon ordi, je dois inclure ma propre conso d’énergie, plus l’achat de disques durs pour mes propres sauvegardes (ou alors une solution cloud, payante généralement, et encore plus gourmande en énergie…). Et finalement, mon budget informatique est assez élevé, que ce soit en pièces détachées et accessoires ou pour renouveler entièrement la machine.

    Bref, le rapport entre la petite lettre papier toute simple et le PDF que je consulte en ligne est-il véritablement en faveur de l’électronique ???

  2. Alx2casa dit :

    Vous auriez pu aussi parler des travaux de Mandel, qui me semblent un peu plus approfondis que ceux de ce sympathique jeune homme.
    À part ça, j’ai bien l’impression que votre Arial troué ecofont chasse plus que sa version pleine. Si on perd en consommation de papier ( stockage, transport…) ce qu’on gagne en consommation d’encre, c’ est pas si interressant, in fine.
    Sans doute le probléme est-il mal posé. Qu’un gamin de 14 ans avec un logiciel surpasse le travail d’une vie (de Mandel) me semble improbable. La médiatisation de cet « évenement » est symptomatique de notre époque, sur le thème du « bon sens » opposé aux « combinazione » d’une élite magouilleuse et illégitime…

  3. @Rémi : Un Britannique a calculé l’empreinte carbone des messages électroniques: 0,3g de CO2 pour un spam, 4g pour un email normal, 50g pour un email avec une pièce jointe. Là aussi, tout dépend de la manière dont les mails sont générés (envoi automatique par un ordinateur ou pas) et de leur poids en octets. L’auteur de l’étude estime toutefois qu’un email moyen a une empreinte carbone six fois plus petite que celle d’une lettre. Mais en moyenne on envoie soixante fois plus de mails que de lettres, belle illustration de l’effet rebond, qui consiste à plus utiliser un outil moins carboné !

    J’ai donc corrigé un peu le paragraphe en question…
    Mais j’avoue que la question est très complexe…

    @Alix2casa : Merci, j’ai rajouté un paragraphe sur Mandel, et l’importance de la lisibilité d’un caractère…

    🙂

  4. FBZ dit :

    Ha ha super article.
    J’ai moi même relayé cette « info », en me demandant de quelle version de Garamond il s’agissait, en pensant aussi à l’éco-font également…
    Je partage !

  5. Julius dit :

    Excellent article et un grand merci pour m’avoir fait découvrir les travaux de Mandel. La façon la plus économique selon moi et comme vous l’avez mentionné et de tout simplement configurer son imprimante en mode économique (brouillon)

  6. […] y a peu, nous parlions d’écologie et de typographie, cela m’a donné envie de ressortir une article paru initialement en avril 2008, il y 6 […]

  7. valentin dit :

    Vraiment intéressant =) moi je ne m’attarde pas sur les fautes et cet article est de très bonne qualité
    merci

  8. chlem dit :

    @Rémi & Rabiot Mathias
    Cette question énergétique a été évaluée en 2011 par l’ADEME dont la synthèse est présentée à cette page (http://www2.ademe.fr/servlet/getDoc?cid=96&m=3&id=78008&ref=24691&p1=B).
    Le problème posé par la dématérialisation réside aussi dans le transfert de la dépense relative à la matérialisation de documents (notamment comptables), qui passe du fournisseur – de produit ou de service – au client. Ce transfert de coût ne se retrouve pas dans une baisse du montant de la facture du fournisseur, et son coût réel final – tant économique qu’écologique – s’avère plus élevé.
    Merci pour cet excellent article.

  9. […] À propos de peter gabor. Typographie et écologie. […]

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