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Le festival de Chaumont s’affiche à coup de bazooka

25 avril 2014  |   5 Commentaires   |  

chaumont-concours-affiche

Update 28/04/2014 : L'interview de LouLou Picasso à la fin de l'article.

Bientôt commencera le 25e Festival International de l'Affiche et du Graphisme à Chaumont. Comme chaque année, c'est l'occasion de découvrir l'affiche officielle du festival. On se souvient des affiches polémiques des années précédentes, comme celle du festival de Saumon.

Le sport et les bazookas

Cette année, cette affiche se propose de porter un regard engagé et décalé, sur le thème de la compétition. On le sait, le festival de Chaumont s'articule autour d'un concours d'affiches internationalement reconnu, et d'un concours étudiant.

L'artiste-graphiste, Loulou Picasso ( ex-bazooka), a donc choisi de récupérer et retravailler deux images des Jeux Olympiques de Sotchi (so cheap ? ). Une athlète Russe perdante et une Biélorusse gagnante. C'est donc deux affiches que le festival arborera cette année.

affiches-chaumont-festival-graphisme

Peut-être est-ce une lecture orientée que d'y voir une revanche symbolique des anciens satellites sur la Russie, effaçant la défaite du match Russie-Géorgie de 2008 ou encore qui laisserait présager un meilleur espoir pour l'Ukraine. Chez Loulou Picasso, les bazookas ne sont jamais bien loin.
On peut aussi s'arrêter au décalage du regard, à cette métaphore ironique sur l'esprit de compétition, cette ligne d'arrivée avec ses gagnant(e)s et ses perdant(e)s. Au féminin, si possible, comme pour le mot "une affiche".

On peut aussi se laisser prendre par l'ironie kitch de ce regard quasi-photographique. Cette affiche est pourtant entièrement peinte à la main, comme au temps de Lautrec.

En affirmant le caractère essentiel des images actrices contre les images témoins, la responsabilité de ceux qui les créent ou qui les manipulent, Lou Lou Picasso nous offre une formidable occasion d'étonner nos yeux et de questionner nos esprits !

On ne peut qu'applaudir.
Bravo !

L'interview de Loulou Picasso

Comment cette idée vous est-elle venue ? Ces deux portraits semblent s’inscrire dans une démarche artistique personnelle, dès lors comment se déroule le passage d’un travail personnel à un travail de commande ?

Lorsque Etienne Hervy (directeur du festival) m'a proposé de faire l'affiche du festival, j'ai d'abord réfléchi à ce que je pouvais faire de plus personnel par rapport à cette demande. En quoi je pouvais faire différent par rapport à ce qui avait été fait les autres années. Rendre une place à l'image me semblait évident. Réduire le rôle de la typographie aussi. Je ne voulais pas utiliser une image provocante ni une image de séduction, mais une image montrant une intériorité. Provocante: c'était attendu pour un ancien Bazooka. Séduisante: cela aurait été un souriant et limpide regard "moderne". Intériorisé, c'est une posture face au reste de la société, la victoire, la défaite s'y prêtaient. Et quelle image dit beaucoup sur nous et l'état de notre société, l'image sportive, qui est certainement la plus fabriquée la plus choyée, la plus adulée des images. la plus techniquement parfaite, la plus surveillée et la plus manipulée. Je retrouve là mon goût pour l'image de propagande. Une image des jeux Olympique de Sotchi s’est alors imposée.
Pour toutes les ambiguïtés politiques, la schizophrénie du moment.
L'image d'une Biélorusse triomphante et d'une jeune espoir russe battue.

Comment le commanditaire a-t-il reçu votre travail ? Avez-vous dû l’argumenter et le défendre ?

Je lui ai fait d'emblée la proposition des deux images. Il y a eut un échange de mail et de communications téléphoniques, un échange aussi d'insomnies :-). (je m'implique toujours beaucoup dans mes réalisations)
j'ai montré, par images, les avancés de mon travail.

Le travail sur la série, le fait de ne pas proposer un regard unique, est-ce le fruit d’une réflexion sur le rôle de l’affiche et de la publicité ? ou bien est-ce juste un jeu ?

C'est un choix, je ne voulais pas montrer une victoire sans montrer la défaite. (j'aime beaucoup cette défaite, intériorisée et graphiquement saturée.) C'est un jeu ou il y a vainqueur et vaincu traité en égal. C'est aussi une ampathie "punk" pour le "poser".

Sur le choix du titre, qui passe de "Festival International de l’Affiche et du Graphisme à Chaumont" à "Chaumont design graphique", est-ce un choix de votre part ? ou bien une orientation portée par l’équipe du festival ? Le choix du mot « design graphique » à la place de « graphisme » fait-il sens pour vous ?

Je n'est pas été associé à ce changement d'intitulé. Chaumont Design Graphique n'est, pour moi, qu'un élément des différentes contraintes technique de cette affiche.
Personnellement, je n'aime pas cet anglicisme. On trouve du design partout, et ce mot s'est vidé de son sens avant d'en avoir eu, il est devenu un label de plus, une plus-value commerciale.

Économiquement et professionnellement, les relations avec ce commanditaire sont-elles exemplaires ?

Il s'agit d'une commande ferme et les relations avec le commanditaire ont été amicales et sincères, professionnellement et économiquement exemplaires :)

Ci-dessous quelques esquisses publiées sur le Facebook de Loulou Picasso

esquisse-affiche-chaumont

affiche-chaumont-design-graphique-loulou-picasso-2014

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Picasso, à coup de bazooka !

Membre fondateur du provocateur collectif Bazooka, Loulou Picasso, de son vrai nom Jean-Louis Dupré (donc rien à voir avec la voiture), est, avec ses acolytes Kiki Picasso (rien à voir avec le parfum) et Olivia Clavel, une figure majeure du graphisme d’avant-garde et underground.
Avec leur collectif, ils ont dynamité la presse de la fin des années 70, Libération, Actuel, Métal Hurlant...

Formé à l’académie des artistes et des peintres, le groupe sort rapidement son travail du cadre académique pour le placer dans les espaces publics et médiatiques.

«On était aux Beaux-Arts, fascinés par la communication et les médias. On voulait entrer dans les journaux pour y montrer notre peinture, en faire un champ d'expérimentation. On voulait que ce soit plus joli. Il a fallu ruser!».

En pleine naissance de la contre-culture, dans la veine des mouvements punks, subversifs, ils intègrent pourtant la rédaction de Libération en 1977. «On est restés six mois. On voulait remplacer toutes les photos par du graphisme, revisiter les maquettes. On revisitait les images, qu'on photocopiait, on cherchait des astuces de dessin. C'était de la peinture d'actualité. Au bout de six mois, Serge July nous a proposé un supplément mensuel, "Un regard moderne". On en a vendu 8.000, il en aurait fallu 12.000. On a arrêté au bout de six numéros...».

Voici quelques exemples de leur travail à Libération.

Activisme graphique

Les Bazooka poursuivent leurs interventions dans différents endroits de la presse, puis dans l’édition de bande dessinée, l’édition musicale pour laquelle ils réalisèrent quantité de pochettes de disques et d’affiches, avant, pour certains, de s’infiltrer à la télévision, au cinéma ou en galerie. Le collectif s'arrêtera en 1980.

Il faudra attendre 2001 pour voir renaître "un regard moderne" sur internet, toujours avec cette volonté de s'emparer de l'actualité en détournant les images des agences de presse. L'AFP leur intentera même un procès pour piratage en 2003.
«On était les neveux de Donald qui se mettent à la peinture d'histoire... Ça a fait rire la famille Picasso, jusqu'à ce que les cosmétiques Paloma Picasso trouvent ça moins drôle».
J'ai cru comprendre qu'à partir de 2006, "un regard moderne" redeviendra un blog plus personnel. Aujourd'hui, Un regard moderne présente autant la librairie éponyme ( voir cet article par Gonzaï) que le travail de LouLou et Kiki ( et d'autres...). Ne me demandez pas pourquoi le site est en japonnais, je vous répondrais que c'est par "goût de faire ch##er". Pour les curieux, vous pourrez trouver la traduction en français par le traducteur chinois de Mountain View ici !

Correctif: Loulou Picasso nous offre quelques lumières sur cette histoire de site en jalonnais dans les commentaires de cet article.

En 2009, à l'occasion de la sortie d'un ouvrage commun entre Kiki et Loulou Picasso, Artnet réalise la petite vidéo ci-dessous.
C'est un bonne introduction à leur travail. L'occasion de mettre une voix et un visage sur deux grandes figures du design graphique !

Pour aller plus loin sur Bazooka : http://www.le-terrier.net/albums/bazooka/

PS: Me faire penser à rajouter "Bazooka" à notre rubrique "les grands noms du design graphique" !


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5 commentaires :

  1. N’est-ce pas la première fois que le festival porte le nom de « Chaumont Design Graphique » ?

  2. La version Internet de unregardmoderne est parasité par un site japonais conçu par un admirateur de la librairie « éponyme ».
    Je travail, actuellement, à la restauration du site d’actualité « historique » (unregardmoderne – 2002-2006), aidé en cela par Etienne Sandrin du centre Georges Pompidou et des techniciens de la BN.
    Il vous faudra avant d’y avoir accès, attendre encore quelques semaines.
    :)
    Loulou Picasso

  3. Merci Loulou pour ces éclaircissements.
    N’hésitez pas à nous tenir informés de la remise en ligne prochaine du site « unregardmoderne.net » !

    J’en profite pour vous glisser quelques questions à propos de votre travail pour Chaumont :

    – Comment cette idée vous est-elle venue ? Ces deux portraits semblent s’inscrire dans une démarche artistique personnelle, dès lors comment se déroule le passage d’un travail personnel à un travail de commande ?

    – Comment le commanditaire a-t-il reçu votre travail ? Avez-vous dû l’argumenter et le défendre ?

    – Le travail sur la série, le fait de ne pas proposer un regard unique, est-ce le fruit d’une réflexion sur le rôle de l’affiche et de la publicité ? ou bien est-ce juste un jeu ?

    – Sur le choix du titre, qui passe de  » Festival International de l’Affiche et du Graphisme à Chaumont » à « Chaumont design graphique » , est-ce un choix de votre part ? ou bien une orientation portée par l’équipe du festival ? Le choix du mot « design graphique » à la place de « graphisme » fait-il sens pour vous ?

    – Économiquement et professionnellement, les relations avec ce commanditaire sont-elles exemplaires ? S’agit-il d’une consultation publique ? d’un travail de commande ferme ?

    Vous n’êtes pas obligé de répondre exhaustivement à toutes nos questions…
    Au plaisir de vous lire !

  4. Picasso :

    […] chez l’Association les rappelaient à mon bon souvenir, et forcément j’ai eu envie de relayer cet entretien (Via Graphéine) autour de la communication du Festival de Chaumont réalisée par Loulou […]

  5. […] l’article de Graphéine sur ce sujet qui est très […]

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