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William Morris : le design (d’intérieur) n’est pas un luxe

25 mai 2021  |   0 Commentaires   |    |  

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À force de sillonner la forêt dans son enfance, son "premier maître" (G. Vidalenc), William Morris finira par l'introduire dans les maisons victoriennes d'Angleterre grâce à ses motifs picturaux. Designer d'intérieur, ses créations graphiques de papiers-peints, carrelages, vitraux ou tissus dépeignent un Éden sauvage et luxuriant où se mêlent, à la manière des enluminures moyenâgeuses, feuilles, baies et oiseaux locaux ou exotiques. « Premier décorateur des Temps modernes », selon l’historien Roger-Henri Guerrand, mais aussi poète, écrivain et militant, son travail inspiré de la nature et conçu par l'homme s'oppose au capitalisme industriel de masse de la fin du XIXe siècle. Il continue de faire sens aujourd’hui.

Valoriser le travail manuel, l’artisan et les intérieurs

William Morris est passionné du Moyen-Âge et de l'époque préraphaélite dont il côtoie plusieurs adeptes et artistes, dont son ami Edward Burne-Jones. Dans son roman La carte et le territoire, Houellebecq écrit : « l’idée fondamentale des préraphaélites, c'est que l'art avait commencé à dégénérer juste après le Moyen Age, que dès le début de la Renaissance il s'était coupé de toute spiritualité, de toute authenticité, pour devenir une activité purement industrielle et commerciale. »

Dante Gabriel Rossetti : The Salutation of Beatrice, 1869 - William Holman Hunt : Isabella and the Pot of Basil, 1868 - Frederick Sandys: Mary Magdalene, 1859 & Morgan-le-Fay, 1863 - Dante Gabriel Rossetti : Proserpine (detail) 1874 - James Smetham: The Mandolin, 1866. Source : www.hopkinscollection.com. Le modèle des deux tableaux de Rossetti est Jane, la femme de Morris et plus tard amante du peintre.

Ces artistes déplorent également la séparation des beaux-arts et des arts décoratifs qui divise l'art de l'artisanat, et la perte du statut de l'artiste qui s’élevait librement par sa création à l'époque regrettée du Moyen-Âge. L'artisan, peu à peu remplacé par les machines, ne peut s'épanouir que s'il s'investit pleinement dans la réalisation de son œuvre. Les machines de l'Empire Britannique -qui domine le monde par sa puissance et sa technologie- ne produisent désormais que des "pacotilles" standardisées et en série qui mettent les arts en péril. Les intérieurs se ressemblent et n'ont plus ni intérêt ni qualité (un peu comme IKEA aujourd'hui finalement). Le chemin de fer et la technologie de développent à grande vitesse et l'on craint de perdre savoir-faire et traditions. Inspirés des propos de John Ruskin, critique d'art Victorien et poète refusant la modernité de la révolution industrielle, Morris et la confrérie préraphaélite redoutent et rejettent l'avènement du mauvais goût massif des classes moyennes victoriennes… Face à cette menace grandissante, ils souhaitent donner un nouveau visage au travail manuel. Morris déménage avec Burne-Jones à Londres et, n'ayant pas de meubles, il se met à dessiner les siens. C'est le début d'une longue passion pour le design d'intérieur.

En 1861 Morris fonde avec ses acolytes une société de design d'intérieur qui lutte "contre la laideur des intérieurs victoriens par la réhabilitation tant des arts décoratifs que d’un mode de production artisanal et collectif, redonnant à l’artiste-artisan la pleine maîtrise et la pleine jouissance de son travail" (Marion Leclair, traductrice de W. Morris). Sa mission est donc double : introduire l'art jusque dans les intérieurs (et aussi les églises), et revaloriser le travail des artistes-artisans aliénés par l'industrie.

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Chrysanthèmes, 1877 - museums.eu

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Stapleton Collection 1862 - Bridgeman Images

Ce travail artistique, inspiré de l'époque moyenâgeuse, redonne le pouvoir à l'artisan (aliéné dans les usines) et se doit d'être collectif. Morris & Co. crée des papiers-peints, des tissus, mais aussi des vitraux. Morris espère ainsi que « chaque maison sera pour celui qui l’habite plaisante et propre, propice à son repos, utile à son travail. » Il est précurseur d’idées fondatrices qui donnent un dessein, un rôle utilitaire au design, tout en restant simple pour que le bel objet se suffise à lui-même.

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Lors de sa création, l'entreprise ressuscite des techniques ancestrales de fabrication artisanales à l’aide de machines spécialisées, comme ci-dessous l'impression avec matrice de bois. Les artisans peuvent produire à la chaîne, mais demeurent des artistes qualifiés. Morris remet ainsi par exemple certaines techniques de tissage au goût du jour.

Il passera 10 ans à collaborer avec un teinturier de soie anglais pour faire revivre les teintures végétales, inspiré par la technique manuelle et les motifs des cotons Indiens. L’entreprise Morris & Co. fête cette année ses 160 ans d’existence.

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À 60 ans il se lance dans la typographie et crée des caractères d’imprimerie pour sa maison d’édition, Kelmscott Press. Morris souhaite toujours valoriser le travail manuel et fait renaître des caractères moyenâgeux inspirés de Nicolas Jenson (1470). Il crée ainsi la Golden Type (1891) pour la publication du livre Golden Legend de de Voragine, issue de sa collection de livres rares et précieux. Le papier est fabriqué à base de lin, les illustrations sont faites par ses amis artistes ou par lui-même et il réalise ornements et typographie.

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Croquis d'Edward Coley Burne-Jones pour Golden Legend, crédit : British Museum

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Anges accueillant les âmes au Paradis

Un design révolutionnaire et militant

Derrière cette double mission se cache un engagement politique militant qui vise à s'opposer à l'injustice sociale du capitalisme montant. Si la valeur ultime du capitalisme est le profit, Morris préfère croire au beau, à l'utile, et à l'égalité dans l'abondance. En 1883 il s'engage dans la politique et fonde en 1885 le second parti socialiste d'Angleterre, qui n'a pas encore beaucoup d'adeptes. À force de lectures, dont Le Capital de Karl Marx qu'il lit en français avant sa traduction, il aiguise son sens politique et milite activement auprès des foules en vulgarisant les grands textes socialistes révolutionnaires. Sa pensée résonne encore dans notre société actuelle, même si les choses ont évolué (aujourd'hui les travailleurs sont également consommateurs) :

« Le style bon marché est inhérent au système d'exploitation sur lequel est fondée l'industrie moderne. Autrement dit, notre société comprend une masse énorme d'esclaves, qui doivent être nourris, vêtus, logés et divertis en tant qu'esclaves, et que leurs besoins quotidiens obligent à produire les denrées serviles dont l'usage garantit la perpétuation de leur asservissement. » Useful work versus useless toil, William Morris. Par "esclaves", il désigne les travailleurs.

Lorsqu'il s'adresse aux classes moyennes et ouvrières dans les rues de Londres, il prône l'amélioration des conditions de vie des travailleurs par l'enseignement des arts appliqués, les loisirs et l'éducation. Morris souhaite libérer l'homme de l'aliénation du travail inutile et lui rendre son utilité par la beauté de la tâche. Dans ses réflexions et ses essais sur la nature du travail et comment rendre l'homme heureux, il met en avant trois principes applicables à la classe ouvrière ("working class" qui travaille, par opposition à la classe aisée "qui consomme mais ne produit rien") :

- l'espoir du repos, compensation proportionnelle à la peine du labeur
- l'espoir du produit, l'utilité et la valeur de l'objet créé
- l'espoir du plaisir par le travail, stimulant les sens et l'esprit, héritage et passation de compétences

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© William Morris Gallery, London Borough of Waltham Forest

Véritablement engagé, il met toute sa fortune et son héritage bourgeois au service de la cause socialiste. Sa pensée utopiste prend vie dans un récit, Nouvelles de nulle part (1890) dans lequel il imagine l'utopie d'une Angleterre post-capitaliste sans monnaie ni commerce, émancipée, parée de beaux vêtements, d'intérieurs, d'objets et de bâtiments, forgée autour d'une instruction libre et sans gouvernement, autour d'assemblées locales pour régler les différents, et d'ateliers artisanaux communs.

Malheureusement, son idéal se heurte aux limites systémiques qu'il redoutait. Piégé par le coût élevé de ses productions artisanalo-industrielles qu’il souhaitait pourtant proposer à bas prix, il se voit contraint de vendre ses créations « aux riches et leur obscène goût du luxe ». Morris ne trouve pas de solution pour produire du beau et de l'artisanal à un prix accessible. Ses artisans, au lieu de s'élever au rang d'artistes, se voient également peu à peu réduits à de simples exécutants. Même s'ils trouvent du sens à leur travail et possèdent une expertise certaine, ils ne font que reproduire sur textile ou papier les motifs inventés par William Morris ou sa fille May qui intègre l’entreprise familiale en tant que designer.

Un héritage dans le monde de l’art et du design

Par la réhabilitation du travail manuel et son opposition à la production industrielle de masse, Morris est le fondateur du mouvement Arts & Crafts (arts et artisanats). Ce courant artistique inspire fortement l'Art Nouveau en France, ou le Mingei au Japon, un artisanat "naturel, sincère, sûr, simple" (L'Idée du Mingei - 1933). Écologiste avant l'heure, sa pensée permet l’essor des cités-jardins en Grande-Bretagne, trente ans avant la France. Les notions d’artiste-artisan et de beau au service de l’utile dans l’univers du design inspirent fortement Gropius qui donnera ensuite naissance au mouvement Bauhaus. Dans un autre registre, William Morris est également le père du style d'écriture Fantasy et ses romans ont inspiré des auteurs comme Tolkien (la saga du Seigneur de l’anneau) et Lewis (Le monde de Narnia). Encore un grand nom du design !

 

PS : Promis, la prochaine fois on parlera d'une femme.

Sources :
Le Monde Diplomatique : William Morris, un esthète révolutionnaire

Télérama : Comment le design est entré dans nos maisons ?
Cleveland State Art (images)
William Morris Gallery (historique et collections)


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