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Parlez-vous yerkish, la langue des singes ?

03 septembre 2020  |   0 Commentaires   |    |  
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Image tirée de l'exposition Please open hurry de Amalia Pica

Chez Graphéine, on aime les mots, les langues et systèmes d'écritures. On vous a parlé récemment de l'Unicode, qui standardise les langues du monde avec des chiffres, de l'alphabet perse, qui pose problème aux typographes, des typographies racistes, qui stéréotypent les cultures, tout en vous racontant l'origine des typographies les plus connues dans la série Typorama.
Mais connaissez-vous le yerkish, le langage visuel pour communiquer avec les grands singes ?

Communiquer avec les singes

Au début des années 70 des chercheurs s'intéressent aux primates et tentent de savoir s'il est possible de leur faire apprendre un langage afin de communiquer entre cousins lointains. À l'époque, on n'aime pas trop l'idée de perdre notre statut, et l'on défend l'idée que le langage est le propre de l'homme. Les règles de grammaire et de syntaxe, les symboles et leurs significations ne seraient acquises que par les humains. On démontre aujourd'hui que beaucoup d'autres animaux et même les plantes sont capables d'échanger des informations et de communiquer, bien que la langue parlée et articulée reste le propre de l'homme.

La langue des signes

Les singes n'étant clairement pas capables de contrôler leur corde vocale et d'articuler des sons pour "parler", ils sont néanmoins habiles de leurs mains et savent observer et répéter. Aux États-Unis, le couple des Gardner tente ainsi en 1966 de communiquer par langue des signes avec Washoe, un chimpanzé. Au fil des ans, Wahoe pouvait utiliser plus de 200 signes pour se faire comprendre. Néanmoins, l'usage et la compréhension de cette "langue" étant jugé biaisé par l'affect de la famille envers le primate et l'interprétation humaine, en plus d'être limitée par un manque de syntaxe, les scientifiques réprouvent cette étude. En 1972, c'est la gorille Koko qui fera sensation, en maîtrisant dans les années 2000 plus de 1000 signes de la langue des signes américaine. On peut d'ailleurs apprendre la langue des signes avec Koko en ligne.

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L'Université de Recherche du Langage de l'état de Géorgie cherche, au début des années 70, une autre solution fiable et mesurable pour étudier une autre forme possible de langage des grands singes, non vocal, et non biaisé.

Des symboles pour communiquer avec les singes

En 69, le couple Premack propose un système de langage visuel basé sur des formes en plastique aimantées que le singe Sarah peut disposer sur une planche. David et Ann James Premack souhaitent prouver que le langage est le moyen d'exprimer des concepts pré-acquis qui sont ensuite traduits grâce à des mots (ou des signes), et non l'inverse. Pour eux, le langage n'est pas simplement une répétition ou l'acquisition de signes. C'est avant tout une histoire de conceptualisation. Ils essayent ainsi de créer des situations pour stimuler un langage. On voit ci-dessous les symboles utilisés pour représenter des noms, des adjectifs ou des concepts, que le singe assemble selon les situations. Ces visuels sont tirés de l'étude Teaching Language to an Ape (Apprendre le langage à un grand singe) de Ann James Premack et David Premack. Il faut les imaginer en couleur.

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On montre à Sarah des signes et le primate doit différencier les objets (similaires / différents) ou décrire un objet représenté par un signe grâce à d'autres objets qui eux sont dénués de sens. Par exemple, un triangle bleu signifie "pomme". Lorsque l'on montre ce triangle bleu, que Sarah identifie comme étant le symbole pour représenter une pomme bien qu'il n'y ait pas de vraie pomme sous ses yeux, elle peut reconstituer quelque chose qui ressemble à une pomme avec un rond rouge par exemple. Elle assimile ainsi que le triangle bleu n'est pas descriptif, alors que le rond rouge l'est. Le concept de pomme est pré-acquis, et elle utilise les formes pour la représenter. Ici, des exemples de phrases représentant les couleurs des objets, ou leurs différences.

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Le projet Lana : la communication digitale

Début 70, le chercheur Duane Rumbaugh et son équipe décident d'aller plus loin et d'utiliser pour leurs recherches une nouvelle invention révolutionnaire à l'époque : un clavier d'ordinateur. Celui-ci permet de rajouter une syntaxe. L'ordinateur permet d'enregistrer toutes les frappes de touches sans erreur humaine, et d'éviter les interprétations subjectives.

Rumbaugh développe ainsi une espèce de langage visuel -sans aucun son- à l'aide d'Ernst von Glasersfeld, un philosophe. Le yerkish est né (en hommage à Robert Yerkes, pionnier de la primatologie). Ce nouveau langage pour primates servira à voir s'il est possible d'échanger des "phrases" composées de symboles entre un chercheur et quelques bonobos ou chimpanzés choisis comme cobayes. Le premier singe a avoir effectué ces démarches est une guenon du nom de Lana. On lui dédie un projet éponyme : le Lana Project.

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Lana parle yerkish - Source photo : Georgia State University

Le singe est placé dans une salle en plexiglas avoisinant celle du chercheur, lesquels disposent tous deux d'un ordinateur à clavier. Sur l'un des murs on trouve un grand clavier, dont les touches lumineuses s'affichent lors de la frappe, et dont les séquences sont retranscrites sur un petit écran. Suivant des règles de grammaire précises, le chercheur apprend au singe à formuler des phrases pour obtenir de la nourriture ou autre récompense dans un distributeur. À chaque combinaison de symboles correctement effectuée, Lana reçoit des M&Ms, une patate douce ou des extraits de musique ou de films. "STP Tim donner Lana patate douce". Au bout de six mois, Lana acquiert une indépendance alimentaire vis-à-vis de l'homme. On voit d'ailleurs la réussite de l'expérience à la prise de poids progressive du primate...

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Lana et son clavier yerkish - Source photo : Georgia State University

Inventer une langue qui ne se parle pas : le yerkish

Pour le projet Lana, Ernst Von Glaserfeld invente des symboles géométriques qu'il nomme des "lexigrammes". Ce sont des logogrammes issus de 9 symboles de base qui peuvent s'assembler afin de créer de nouveaux mots. Contrairement aux pictogrammes qui symbolisent visuellement des éléments concrets, les logogrammes sont abstraits : ils n'ont ni sens ni prononciation.

En voici le design initial, issu du Yerkish Language for non-human primates publié en 1975 et accessible ici en pdf. On voit d'abord les 9 logogrammes, puis des lexigrammes combinés pour former des mots. Le design est simple et épuré et fait un peu penser au langage nautique.

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Les lexigrammes sont partagés en sous-catégories sémantiques : ce qui se mange, les parties du corps, les activités, les objets, les sujets... Le tout est enrobé dans un code couleur qui vient appuyer ces sigles. Ainsi, les sujets sont en violet, ce qui se mange est en rouge et les parties du corps sont vertes. On dit oui avec un symbole blanc, mais l'on réclame quelque chose ou on dit non avec du jaune. Les sigles sont volontairement purement symboliques pour ne pas que l'on dise que le singe comprend une image ou un mot.

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Avec une grammaire simpliste et calquée sur la langue de l'expérience -l'anglais- le yerkish possède un système très simple de corrélation pour lier les mots et former des phrases (LANA - MANGER - RAISIN). Les chercheurs ajoutent à cela quatre formes, l'indicatif, l'interrogatif, l'impératif et le négatif. Ces formes sont définies par l'ordre des mots ou des symboles ajoutés en début de phrase comme "?" ou la touche "flèche" qui indique une requête, et le point qui termine la phrase.

Lana peut ainsi écrire par exemple :

"TIM SORTIR SALLE."
"STP TIM SORTIR SALLE."
"? TIM SORTIR SALLE."
"NON TIM SORTIR SALLE."

pour dire 4 choses différentes. Les touches proposent également des prépositions spatiales (dedans, dehors, dessus, dessous...) des adjectifs ou des noms divers. Une touche sert à demander le nom des choses "name-that-thing" (donner le nom de cette chose), pour que le singe puisse développer son vocabulaire. Spontanément, les singes ayant utilisé le yerkish ou le langage des signes ont aussi pu inventer des mots de leur plein gré en les associant entre eux, par exemple "pomme de couleur orange" pour désigner une orange, ou "oiseau-eau" pour parler d'un canard.

Ernst Von Glaserfeld se félicite des résultats de cette étude (Les chimpanzés et le langage, La Recherche, n°92 - septembre 1978, pp. 725 à 732.). "Pour certains scientifiques, la performance de Lana n’est pas autre chose qu’un conditionnement instrumental : lorsqu’elle appuie sur les touches de son clavier, elle se comporte comme les pigeons de B.F. Skinner auxquels on avait appris à effectuer un parcours en huit pour obtenir une récompense. (...) Mais Lana n’accepte pas de recevoir de l’eau lorsqu’elle a formé sur son clavier l’ordre suivant : « S’il te plaît machine donner lait. » Lorsque, pour les besoins de l’expérience, le fait se produit, Lana proteste immédiatement en écrivant des phrases de ce genre : « Pas lait dans machine », ou bien : « Toi mettre lait dans machine », ou bien encore : « Toi enlever eau hors de machine. » Lana a donc appris que chaque séquence de lexigrammes entraîne un résultat différent : autrement dit, que chacune a sa propre signification."

Kanzi superstar du yerkish

Au fil des ans ces symboles évoluent et le vocabulaire s'enrichit. Dans les années 1980 le singe Kanzi devient alors la grande vedette du yerkish, un peu par hasard. À l'origine, c'est sa mère qui fait l'objet de l'étude. Kanzi est encore bébé et n'a pas à interagir avec les scientifiques. Au départ de sa mère, à 30 mois, il se met spontanément à appuyer sur les symboles (désormais sur un écran d'ordinateur) pour communiquer avec les hommes. Contrairement à Lana avant lui, Kanzi évolue dans un environnement naturel et la primatologue qui l'étudie, Sue Savage-Rumbaugh se déplace en permanence avec une grille des sigles yerkish pour les apprendre au singe. Surtout, Kanzi a appris par mimétisme, très jeune.

Sue est la seule et la première scientifique a avoir étudié le langage des bonobos. Elle a permis de développer de nouvelles technologies pour accompagner leur développement. Par exemple un clavier qui synthétise la parole, ou un joystick pour automatiser des tâches informatiques. Il y a quelques années, une application pour parler yerkish avec les singes a failli voir le jour, sans succès. Savage-Rumbaugh travaille désormais dans un sanctuaire spécialisé pour les grands singes, après avoir consacré 23 ans de sa vie au Georgia State University's Language Research Center (LRC).

Avec la grille yerkish portable, ou avec l'aide d'un iPad, le bonobo peut mettre des mots sur des objets, ou réclamer que l'on grille des marshmallow sur un feu lors d'une balade en forêt (véridique). Et parce que Kanzi a été élevé au contact des hommes et du yerkish, il comprend aussi les mots parlés, auxquels il répond grâce aux symboles. Au total, il utilise environ un vocabulaire de 400 signes, soit tout autant qu'un enfant de 2 ans.

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Le bonobo Kanzi et la primatologue Sue Savage-Rumbaugh communiquent avec les lexigrammes yerkish

On peut voir ici Kanzi désigner les lexigrammes correspondant aux mots qu'on lui dit. On peut acclamer sa mémoire visuelle.

Pour ceux que ça intéresse, Kanzi est désormais au vert dans un centre d'étude et de recherches de bonobos et a perdu plus de 35 kilos. On est contents pour lui !

Les singes modernes boivent du Perrier

Nous n'avons pas trouvé la source ou la logique de création des nouveaux lexigrammes yerkish utilisés aujourd'hui pour communiquer avec les grands singes. Il semblerait que les symboles de von Glaserfeld sont désormais mélangés avec ceux de Premack (les formes en plastique colorées dont on parlait au début). On trouve parfois quelques textes ou même des logos. Il y avait 125 lexigrammes à l'époque, et environ 400 aujourd'hui. Parmi les nouveaux sigles, on distingue le logo de Perrier par exemple (?!).

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Plus de designers pour les primates

On se demande ce qu'il s'est passé dans l'équipe de design pour passer des lexigrammes d'origine à ceux-ci (personnellement, je pense qu'il n'y a tout simplement plus d'équipe créative !). Ernst von Glasersfeld écrivait pourtant en 1975 lorsqu'il expliquait sa démarche de création, que "chaque touche représente un mot, figuré par un dessin géométrique. (...) Ces lexigrammes correspondent chacun à un concept : contrairement aux mots anglais, ils ne peuvent avoir qu’une seule signification." Il ne devait donc pas avoir à l'origine de mot pour former des lexigrammes, afin d'être univoque.

De plus, la forme géométrique divisée en sous-catégories sémantiques conçue à l'origine permettait de combiner les symboles pour illustrer des concept. Les nouveaux signes ont l'air en revanche d'être réalisés parfaitement au hasard et sans aucune logique (ou alors celle de faire justement un symbole sans aucune logique !). Les signes sont aléatoires et semblent devoir ressembler à tout sauf au concept en question. Le verbe "compter" ressemble à un tableau de Mondrian à la sauce constructiviste, son voisin "vouloir" a l'air d'une grosse soupière sur pieds. "Pardon" est comme une tranche de pizza tombée dont les oignons seraient éparpillés au sol, et "médicament" ressemble à une piscine. Seul le poisson ressemble à un poisson... étrange.
C'est sûrement pour être vraiment sûrs que le singe ne "triche" pas qu'on ne lui a pas proposé de visuels figuratifs. Il faut quand même garder en tête que les hommes aussi utilisent ce langage pour communiquer, et qu'ils doivent bien se casser la tête eux aussi.

Amis des singes : sauvez les scientifiques !

Surtout qu'en étudiant un peu d'autres langages visuels (comme le Bliss ou le Hobo, dont on vous parlera une autre fois) on se dit qu'en faisant travailler des designers sur la nouvelle série de yerkish on aurait pu inventer des symboles ayant un sens ou du moins une logique, un semblant d'harmonie. S'il est évident que les singes ne savent pas lire, alors les lettres sont pour eux de simples symboles dénués de sens. Un peu comme les lettres balinaises ou tout autre idéogramme pour un étranger à ces écritures. On peut alors se demander pourquoi les chercheurs ont-ils développé en second temps un langage aussi compliqué visuellement en mélangeant couleurs, formes et lettres ?

Sous prétexte que les singes n'auront, de toute façon, aucune signalétique de référence, pourquoi ne pas avoir choisi alors des symboles plus simples ou même des lettres, avec une charte de couleurs, pour rendre le tout moins agressif visuellement ? Si l'on admet que les grands singes ont la capacité de comprendre autant de concepts qu'un enfant de 2 ans, et que l'on fait un parallèle, je ne suis pas sûre que l'on infligerait ce genre de symboles à des enfants. On se demanderait plutôt comment s'assurer qu'ils les mémorisent, qu'ils soient beaux et ludiques à regarder. Bon après tout, les singes ne sont pas des enfants. Mais en tant que lointain cousins qui, en plus, ne vivent pas dans un monde RVB et sont censés vivre dans la nature, la gamme chromatique et criarde du yerkish serait peut-être à revoir. C'est presque cruel, on ne souhaiterait pas ça à un humain ni à un singe ! Alors, amis designers et amis des singes, il est peut-être temps pour vous de faire changer les choses.

 


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