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Les Noailles « Une vie de mécènes »

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La récente visite de la Villa Noailles, à l'occasion du Festival International de mode et de photographie, nous à permis de découvrir la fabuleuse histoire de cette villa et de ses illustres habitants Charles et Marie-Laure de Noailles.

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Cette villa figure parmi les toutes premières constructions de style moderne réalisées en France. Dessinée en décembre 1923 et habitée à partir de janvier 1925, la villa initiale construite pour Charles et Marie-Laure de Noailles par l’architecte Rob. Mallet-Stevens met en application les préceptes fondateurs du mouvement rationaliste : fonctionnalité, épuration des éléments décoratifs, toits, terrasses, lumière, hygiène... Les extensions qui vont se succéder jusqu’en 1933 ainsi que la remarquable mise en valeur du site (parvis, jardins) vont faire de la modeste maison de villégiature un véritable paquebot immobile de 1800m2 : quinze chambres de maître, toutes équipées de salles de bains, une piscine, un squash, un salon de coiffure, un professeur de gymnastique à demeure, etc. Les horloges reliées à un système central, les baies qui s’escamotent ou les fenêtres à miroir participent à la modernité du lieu.

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Maison héliotrope, dominant la baie d’Hyères, la villa Noailles célèbre un nouvel art de vivre où le corps et la nature sont privilégiés. La décoration fait appel à une impressionnante liste de personnalités : Louis Barillet pour les vitraux, Pierre Chareau, Eileen Gray, Djo-Bourgeois et Francis Jourdain pour le mobilier, Gabriel Guévrékian pour le jardin cubiste, Piet Mondrian, Henri Laurens, Jacques Lipchitz, Constantin Brancusi ou Alberto Giacometti pour les œuvres d’art.

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Charles et Marie-Laure de Noailles

Marie-Laure Bischoffsheim (1902-1970) n'a que deux ans lorsque son père Maurice décède, lui laissant à sa majorité d'importants capitaux de la banque familiale et la remarquable collection de tableaux de ses grands-parents. Deux personnages vont particulièrement marquer sa jeunesse : sa grand -mère, Laure de Chevigné, dont l'esprit moderne inspire à Proust sa duchesse de Guermantes, et un jeune poète, Jean Cocteau . C'est par son entremise qu'elle croise les avant-gardes picturales, musicales et littéraires.
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Dès la fin de la Grande Guerre, Charles de Noailles (1892-1981) fréquente, comme Marie-Laure, les salons du comte de Beaumont. La lignée des Noailles, dont l'origine remonte aux croisades, est parsemée, à différentes époques, de personnages célèbres. Il s'intéresse aux arts décoratifs modernes, à l'architecture et aux jardins. C'est sur ces passions partagées que le couple se forme.

Ils se marient à Grasse en février 1923.
Ils parcourent les salons et l'exposition de 1925, achètent meubles et tableaux, rencontrent des créateurs et font réaménager leur hôtel particulier de la place des États-Unis, à Paris. Les Noailles développent rapidement leur propre style et s'imposent en quelques années dans la presse et les milieux artistiques comme les commanditaires les plus actifs et les plus intéressants de la seconde moitié de la décennie. Le passage aux années 1930 voit des projets plus ambitieux, mais également le ralentissement de leur mécénat suite au scandale provoqué par le film L'Âge d'Or. Le vicomte cherche alors à continuer de façon plus discrète son aide. Au contraire, Marie-Laure de Noailles sort de son habituelle réserve, commence à écrire, à peindre et à recevoir plus que jamais artistes et écrivains chez elle.

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Si la Seconde Guerre mondiale marque la fin d'une époque, les Noailles conservent leur aura intacte. Charles de Noailles semble désormais plus intéressé par ses jardins et sa maison de Grasse, mais continue à veiller sur les sujets qui lui tiennent à'coeur. Marie-Laure suit avec passion l'actualité artistique de son temps et reçoit à Hyères comme à Paris ses amis artistes et intellectuels. Jusqu'à son décès en 1970, Marie-Laure de Noailles apporte son soutien à de nombreux jeunes artistes.
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Marie-Laure de Noailles par Balthus

Musique, danse et fêtes

Durant l'entre-deux-guerres, Charles et Marie-Laure de Noailles organisent des bals à thèmes; beaucoup de ces soirées sont des prétextes à commander des oeuvres aux artistes ainsi qu'aux musiciens et aux danseurs pour promouvoir leurs talents. Ainsi le ballet Aubade commandé à Francis Poulenc pour le Bal des Matières, donné place des États-Unis en juin 1929, est repris au Théâtre des Champs-Élysées l'année suivante. À Georges Auric, ils demandent sa première partition pour le cinéma pour le film de Cocteau - il en fera par la suite une centaine d'autres.

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Charles et Marie-Laure de Noailles par Man Ray en 1929.

En 1931, les Noailles participent à la création du groupe La Sérénade imaginé par Yvonne de Casa-Fuerte. À travers cette société de concerts, placée sous la direction artistique du chef d'orchestre Roger Desormière, ils s'investissent dans la production et la diffusion d'oeuvres. Ainsi, ils commandent cinq créations pour un concert donné en avril 1932 à Hyères. En décembre de la même année, ils financent la venue à Paris de l'Allemand Kurt Weill et de ses interprètes pour les premières Parisiennes des oeuvres écrites avec Brecht, Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny et Der Jasager et hébergent le compositeur en 1933, durant son exil.
Les Noailles proposent sans contre partie à Markevitch et Sauguet une aide financière régulière pour les aider à terminer des oeuvres importantes : la cantate symphonique Le Paradis Perdu pour le premier, créée à Londres en 1935, et l'opéra la Chartreuse de Parme pour le second, achevé en 1936. Darius Milhaud reçoit la commande d'une cantate pour l'ouverture du Musée de l'Homme en 1937.

Si Marie-Laure de Noailles suit la carrière de son ami Serge Lifar, c'est sa rencontre avec Boris Kochno qui lui vaut d'aider à plusieurs reprises quelques grands projets chorégraphiques : les Ballets Russes de Monte-Carlo menés par Massine, les Ballets 33 d'Edward James et les Ballets des Champs-Élysées de Roland Petit. Tout au long de sa vie, elle s'entoure également de l'amitié d'interprètes de renommée internationale : les pianistes Jacques Février ou Arthur Rubinstein, le violoncelliste Maurice Gendron, le flûtiste Jean-Pierre Rampal ou le claveciniste Robert Veyron-Lacroix.

Design Intérieur

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La commande d'un bâtiment moderne entraîne Charles et Marie-Laure de Noailles à envisager des aménagements en accord avec cette nouvelle architecture. La plupart des créateurs sélectionnés sont conseillés par l'architecte Robert Mallet-Stevens qui signe lui-même des transats pour la piscine. Il peut s'agir aussi bien des commandes spécifiquement conçues pour le lieu - comme la salle à manger confiée à Djo-Bourgeois dès 1924 - ou des agencements d'achats.

Ces aménagements sont réalisés en plusieurs étapes, le couple se donnant le temps de visiter les salons et de trouver les créations qu'il souhaite intégrer. Un cadran de Francis Jourdain, repéré au Salon d'Automne de 1924, donne naissance aux chiffres des horloges de la villa. L'Exposition internationale des Arts décoratifs industriels et modernes à Paris en 1925 se révèle une véritable source d'inspiration. Ainsi un lit suspendu de Pierre Chareau, des tabourets de Mme Klotz, des tissus« simultanés» de Sonia Delaunay se retrouvent directement transposés à Hyères.

On trouve à la villa aussi bien des créations extrêmement raffinées comme un tapis d'Eileen Gray pour la chambre de Madame ou une table de jeu pliante de Charlotte Perriand que du mobilier plus industriel provenant des firmes Smith & Co. (fauteuils) et Ronéo (tables et casiers en tôle). L'inventivité de Chareau côtoie l'élégance de Dominique. Louis Barillet signe les vitraux et les frères Martel un miroir polyédrique.

Les ferronneries escamotables dessinées par Jean Prouvé pour la chambre de plein air abritent les meubles en tube métallique de Marcel Breuer.

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Deux commandes confiées a des artistes néerlandais sont remarquables pour leur radicalité. L'artiste et théoricien Théo van Doesburg se voit confier la réalisation en mars 1925 d'une composition murale géométrique pour la salle des fleurs et l'architecte Sybold van Ravesteyn dessine l'aménagement complet de la chambre d'ami du deuxième étage (image ci-dessus). Le créateur français Djo-Bourgeois est très régulièrement sollicité : l'agrandissement de la salle à manger et l'établissement de quatre chambres au mobilier intégré en 1926. Il signe encore un astucieux bar coloré dans les salles voûtées.

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Charles et Marie-Laure de Noailles

Marie-Laure Bischoffsheim (1902-1970) was only two years old when her father, Maurice, passed away, leaving her to inherit a considerable family wealth, along with an outstanding collection of paintings belonging to her grandparents. Two individuals in particular had a marked influence on her youth : her grandmother, Laure de Chevigné, whose modern attitude inspired Proust's Duchess of Guermantes, and a young poet, called Jean Cocteau, who was to be instrumental in introducing her to the avant-garde of pictorial, musical, and literary arts.
Following the Great War, Charles de Noailles (1892-1981) regularly attended the salons of the count de Beaumont, as did Marie-Laure. The de Noailles lineage, which may be traced back to the Crusades, is scattered with well-known figures, throughout the different periods. Charles de Noailles was to take particular interest in the contemporary decorative arts, architecture, and horticulture. lt was upon these shared passions that their relationship was to form, and in February of 1923, they married in the Provençal town of Grasse.
They perused through the salons and exhibitions of 1925, acquiring furniture and paintings, meeting designers, and consequently, re-furnished their private residence on the place des États-Unis, Paris.
Charles and Marie-Laure de Noailles rapidly developed their own style and , after only a few years, had already made an impression in both the press and artistic circles as two of the most active and interesting benefactors of the second half of the 1920s. The start of the next decade was to see even more ambitious projects, but equally a slowing down of their support, following the scandai provoked by the film , L'Âge d'Or (Age of Gold). The viscount's patronage continued, but was now more discrete in nature. Marie-Laure de Noailles, on the other hand, stepped out from her usual reserve and started to write, to paint, and received more artists and writers in her home than ever before.
If the Second World War was to mark the end of an era, then Charles and Marie- Laure de Noailles emerged from it with their aura intact. The viscount now seemed more interested in his gardens and in his house in Grasse, but he continued to watch over those projects which were close to his heart.
Marie-Laure, however, followed with a passion the artistic trends of her time and continued to receive her artist and literary friends, in both Paris and in Hyères. Marie-Laure de Noailles supported many young artists up until her death, in 1970.

MUSIC, DANCE, AND EVENTS

Du ring the lnterwar years, Charles and Marie-Laure de Noailles organised themed balls. Many of these soirées offered an opportunity for the commissioning of new works from artists, as well as musicians and dancers, in order to promote their talents. One such example was the ballet, Aubade, commissioned from Francis Poulenc for the Bal des Matières (Materials Ball), and performed at their home on the place des Etats-Unis, in June of 1929, before being reprised at the Théâtre des Champs-Elysées the following year. They also commissioned Georges Auric to compose his first cinematic soundtrack for Cocteau's
debut film ; he was subsequently to write in excess of one hundred more.
ln 1931, the viscount and his wife participated in the creation of the La Sérénade group and concert series, founded by Yvonne de Casa-Fuerte. Through this series - under the artistic direction of the conductor Roger Desormière - they contributed in both the production and distribution of works. Thus, the following year, a concert was given in April of 1932 at Hyères, for five works they had specially commissioned. ln December of the same year, they financed the German composer Kurt Weill's visit to Paris, along with his musicians for the Parisian premières of two works written with Brecht, Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny (Rise and Fall af the City of Mahagonny) and Der Jasager (The Affirmer), they also provided him with accommodation, du ring his exile, in 1933.
Charles and Marie-Laure de Noailles, without asking for anything in return, were to provide Markevitch and Sauguet with the regular financial support they required for the completion of important works such as: the symphonie cantata Le Paradis Perdu (Paradise Lost) for the former, written in London, in 1935, and the opera la Chartreuse de Parme (The Charterhouse of Parma) for the latter, completed in 1936. Darius Milhaud was also ta receive a commission for a cantata, for the open ing of the Musée de l'Homme (Museum of Man), in 1937.
Though Marie-Laure de Noailles keenly followed the career of her friend, the dancer Serge Lifar, it was after making the acquaintance of Boris Koch no that she was ta offer her support ta some of the great choreographic projects of that time: the Ballet Russe de Monte Carlo, under the leadership of Massine, Edward James's 6es Ballets 33, and Roland Petit's Ballets des Champs-Élysées. Over the course of her lite, Marie-Laure de Noailles also surrounded herself with the friendship of numerous, internationally renowned performers, such as : the pianists Jacques Février and Arthur Rubinstein, the cellist Maurice Gendron, the flautist Jean- Pierre Rampal, and the harpsichordist Robert Veyron - Lacroix.

Interior Design

The commissioning of a modern res idence led Charles and Marie-Laure de Noailles to design an interior in accordance with this new architecture. The majority of the chosen designers were recommended by the architect Robert Mallet-Stevens, who was also responsible for designing the pool room deckchairs. The interior décor consisted of both specific commissions for individuel rooms - such as the dining room, which was entrusted to Djo-Bourgeois as early as 1924 - , as wall as a concerted programme of acquisitions.

The furnishing of their villa occurred over a number of stages, as the couple were to accord themselves the time necessary for visiting the exhibitions, in order to find the designs they wished to incorporate. For exemple, a dial, designed by Francis Jourdain and discovered at the Autumn Exhibition of 1922, served as the inspiration for the vllla's clocks. The International Exhibition of Decorative, Industriel, and Modern Arts of 1925, was to reveal itself as a genuine source of inspiration, leading to the acquisition of a hanging bed by Pierre Chareau, stools by Mme Klotz, and "simultaneous" fabrics by Sonia Delaunay, which were literally transposed to their villa in Hyères.

The villa was home to both extremely refined designs, such as a rugby Eileen Gray for Marie-Laure's bedroom, or a folding games table by Charlotte Perriand, as well as more industriel furnishings, manufactured by firms such as Smith & C0 (for the armchairs) and Ronéo (for the sheet metal tables and cabinets). Chareau's inventiveness consorted with the elegance of Dominique. Louis Barillet was to create the stained glass ceiling and the Martel brothers designed a polyhedral mirror. The foldaway ironworks, designed by Jean Prouvé for the open-air bedroom, housed the furniture constructed of metallic tubes, designed by Marcel Breuer.

Two particular commissions, entrusted to Dutch artists, were notable for their radical nature. ln 1925, the artist and theoretician, Théo van Doesburg, was assigned with the composition of a geometric mural for the flower room and the architect Sybold van Ravesteyn was to create the entire design for the guest bedroom on the second floor. The French designer, Djo-Bourgeois, was often sought, particularly in 1926, with the extension of the dining room and the creation of four further bed rooms with fitted furniture. He was also to design an ingenious and colourful bar for the vaulted rooms in the annexe.

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Documentaire sur la Villa Noailles

Voici un très bon documentaire réalisé par "Mativi-Marseilles" sur la villa et ses fondateurs :

Si vous aimez l'histoire et le design, nous vous invitions à découvrir notre série d'articles sur les grands noms du design graphique.

Si vous aimez l'architecture, voici un précédent article sur le Couvent de la Tourette de Le Corbusier

Sources des textes: Dépliant de la Villa Noailles.


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4 commentaires :

  1. […] Nous vous invitons donc à découvrir plus amplement cette villa et son histoire à travers cet article : « Les Noailles, une vie de mécènes«  […]

  2. Léa :

    Une modernité bluffante dans cette villa…

  3. Richard Becherer :

    Vore film se sert des excerpts de la documentaire « Biceps et Bijoux » par Roland Manuel. Connaissez-vous ou je peux voir ou obtenir une copie de ce film?

    Merci,

    Richard Becherer, USA

  4. Sałaj :

    Chaque fois que je viens a Hyeres, l’esprit des folies a Hyeres du tepms des Noailles me hante. Dommage que les hyerois ne sont pas toujours a la hauteur de cet heritage. Contonuez a promouvoir ce que les Noailles ont fait…c’est mondialement introuvable!!!!

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