Le minimalisme : l’esthétisme de la sobriété

24 janvier 2023  |   0 Commentaires   |    |  

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L'application du minimalisme dans presque tous les domaines de la vie en a fait un mot valise dans lequel on range à peu près tout (dans des boîtes), et dont le sens originel a été dilué... À la fois discipline visuelle (dans l'art, le graphisme, le design, l'architecture...) ou de vie (ascétisme religieux, sobriété) devenues chacune des tendances, le minimalisme consiste à simplifier jusqu'à la forme la plus pure, à faire le vide en suivant des règles d'ordre et la doctrine du "moins mais mieux", pour finalement ne garder que l'essentiel. Le minimalisme apporte un certain repos des sens ; en laissant de la place au vide on laisse de la place au vagabondage de la pensée, au mouvement. Dans le domaine de la communication, cela permet de véhiculer un message plus lisible, plus rapidement, et plus universel car moins connoté culturellement.

La sobriété ascétique et la philosophie du vide, racines japonaises du minimalisme

L'idée ou l'envie de tout simplifier ne date pas d'hier, et le minimalisme en tant que mode de vie tel qu'on l'entend aujourd'hui, puise ses racines dans la philosophie bouddhiste zen qui promeut une vie simple et dans l'instant présent, par la pratique de la méditation. Le minimalisme japonais a donné naissance au Danshari 断捨離 (dan 断 refuser, sha 捨 jeter, ri 離 séparer), une remise en question et un détachement vis-à-vis de notre rapport aux objets dans cette société ultra-consummériste. Le Danshari permet l'appréciation du vide, du très peu, de l'impermanence des choses et du vivant, en ne s'entourant que d'objets utiles et beaux. Cet esthétisme vient du wabi-sabi, un concept esthétique et spirituel qui célèbre l'imperfection, l'irrégularité de la nature et l'impermanence cyclique du temps qui passe. Ce mode de vie complet propose d'exister pleinement, par contraste avec un monde consumériste superflu.

minimalisme-japonaisPhoto : Maeva Delacroix

La sobriété minimaliste permet ainsi d'apprécier le Ma, qui signifie "distance" en japonais : le vide qui lie deux éléments ou deux sons pour créer l'harmonie. Le vide, ou le blanc, est particulièrement mis en avant par les minimalistes, non comme absence mais au contraire comme "élément à part entière, participant à l'unité de la composition, assurant la concordance entre ses parties et déterminant l'harmonie par leur ampleur et leur rythme" comme l'écrira Mallarmé en 1897 dans son poème Un coup de dés jamais n'abolira le hasard. "Le vide est tout-puissant car il peut tout contenir," écrivait lui aussi Kakuso Okakura dans son Livre du thé.

Il est d'ailleurs doublement intéressant de s'intéresser au Japon lorsque l'on parle de minimalisme car c'est aussi est la première nation non-occidentale à s'industrialiser après la guerre dans les années 50, suite au contact avec les américains, ouvrant la voie aux échanges technologiques et culturels. Si le terme industrial design apparaît en 1919 aux USA, il existe déjà depuis 1880 au Japon, pour exprimer l'idée d'esthétisme ajouté à des objets industriels (kôgyô-zuan : industrie + dessin). Les échanges avec le Japon, qui fascinait l'Europe et ses artistes depuis le XIXe siècle déjà, ont nettement influencé les disciplines visuelles occidentales ou l'architecture avec notamment ce goût pour le moins. Walter Gropius, fondateur du Bauhaus, était en admiration devant l'architecture japonaise ; il dira que "dans la maison japonaise, les liens spirituels entre l'homme et sa demeure ont été rendus perceptibles grâce à une technique humanisée, rattachée aux deux besoins, mental et émotionnel, de l'homme" soulignant le rôle essentiel du minimalisme comme discipline visuelle et spirituelle.

minimalisme-japonais-Villa-imperiale-KatsuraVilla imperiale de Katsura

Sobriété, utilité et beauté

On trouve cette même sobriété à la fois religieuse et existentielle chez les Shakers irlandais, une société marginale de protestants qui pratiquait déjà une certaine forme d'ascétisme en Angleterre au XVIIIe siècle. Présente sur le territoire américain et plus précisément à New York depuis sa migration en 1774, cette communauté religieuse autosuffisante se rassemblait autour d'une vie simple et austère, où utilité et simplicité règnent en maîtres. Chaque objet du quotidien doit de ce fait être nécessaire, utile, et beau. Leur fabrication, évidemment artisanale, se fait comme une prière. Leur mantra "la beauté réside dans l'utilité" leur permet de fabriquer -sans pour autant s'en attribuer le mérite- des objets et meubles d'une très grande qualité, sobres, solides... "minimalistes". Les ornementations sont pour eux jugées futiles et détourneraient du droit chemin.

salon-minimaliste-salle-de-bains

Voici ce à quoi ressemblaient les intérieurs des Shakers, et ci-dessous une gravure représentant la communauté performant l'une de leurs "danse secouée" qui nous fait étrangement penser au clip de Thriller... (mais pas sûr qu'ils s'amusaient autant).

danse-ecstatique-shakers

Fin de la parenthèse chorégraphique.

Lier forme et fonction

Ces préceptes minimalistes avant l'heure influenceront notamment Adolf Loos (le père du modernisme, dont nous parlons dans notre deuxième article de notre série sur le modernisme) puis alimenteront les réflexions sur la forme et la fonction. L'architecte L. H. Sullivan dans ses Considérations esthétiques sur la hauteur des bâtiments de 1896 écrivait qu'il "est de la loi de toutes les choses (...) que la vie soit reconnaissable dans son expression, que la forme suive toujours la fonction," faisant de l'une l'expression vivante de l'autre. Loos écrira vers 1910 que "la forme d’un objet manufacturé est satisfaisante si elle nous est aussi longtemps supportable que l’objet peut nous servir" ajoutant à la forme la fonctionnalité, la durabilité et l'esthétisme. Ludwig Mies van der Rohe transformera cette idée en son fameux "moins mais mieux" dans les années 1920, à l'école Bauhaus, poussant les artistes-artisans à se libérer du superflu. Le graphiste Müller-Brockmann, fondateur du Style Moderne International (plus communément appelé Style International Suisse) dira quant à lui dans les années 1960 que "lorsque le problème d'information est résolu sur un plan pratique, objectif et esthétique, le langage de la forme fera éclater sa compréhension traditionnelle, pour devenir un langage universel." L'universalité passant par une forme simplifiée à la fois belle, utile et compréhensible par tous. C'est cette quête quasi mystique de la forme pure et de l'universalisme qui donne à proprement parler naissance au minimalisme.

Le minimalisme est avant tout un mouvement artistique

Les interactions et les migrations entre l'Europe et les États-Unis dès les années 1920 notamment en Allemagne, puis dans les années 1950, font naître un besoin de rationalisation, de standardisation et une quête d'universalisme (c'est ce que l'on aborde plus en profondeur dans notre troisième article sur le modernisme.) La forme géométrique devient rapidement un support d'expression (dans l'art, le graphisme, la typographie...) vecteur d'universalité. On ne parle pas encore alors de "minimalisme" mais de "modernisme", même si les deux termes se mêlent assez vite.

Le terme "minimalisme" apparaît pour la première fois à New York, vers le milieu des années soixante. Nombreux artistes et designers ont fui l'Europe pour s'installer aux États-Unis après la Guerre, et New York est désormais la nouvelle capitale artistique ayant détrôné Paris. Le minimalisme caractérise l'étonnante production d'artistes comme Franck Stella, Donald Judd, ou Robert Morris qui exposent alors pour la première fois leurs œuvres géométriques... en laissant les spectateurs perplexes.

On parle de minimalisme pour définir cette forme d'art abstrait dénuée d’affect qui rejette les formes d'art figuratif et les thèmes classiques. L'artiste disparaît pour laisser place à une forme et un concept reproductibles en série, un art-objet industrialisable, construit à travers un système précis et calculable. Le minimalisme ne vient donc en réalité ni des ascètes religieux ni des graphistes, mais du monde de l'art.

L'interrogation et le sublime de la forme pure

L’œuvre est insignifiante, ne véhiculant ni subjectivité, ni symbolique, et révèle une forme telle qu'elle est pour susciter l'interrogation chez le spectateur. Pour ces artistes, la sensation de calme et d'ordre provoquée par ces formes minimalistes est la même que celle procurée par les grands monuments comme Stonehenge ou les jardins de philosophie bouddhiste zen. C'est une expérience temporelle de l'espace où repose la notion de sublime.

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Frank Stella, 1967

Franck Stella (ci-dessus), figure majeure de l'art minimaliste dira que "ce que vous voyez est ce que vous voyez", empêchant le spectateur d'analyser ce qu'il voit, et l'invitant à ne voir que l'efficacité de la forme telle qu'elle est, sans superflu. Héritier du Bauhaus, issu lui-même du mouvement de Stijl et du suprématisme russe, le minimalisme est avant tout un langage visuel qui symbolise la foi dans la forme pure.

Alors que l'art poussait jusqu'ici à ressentir une émotion en saisissant une symbolique, l'art minimaliste sert "à soulever la pensée et les émotions préexistantes au spectateur, à travers la question "qu'est ce que cela veut dire ?" comme l'écrit Darby Bannard dans Recentness of sculpture. On peut penser au fameux monolithe noir de 2001 l'Odyssée de l'espace, qui fascine les singes puis les humains, sans jamais offrir de réponses.

donald-judd-untitled-1978-1969Donald Judd, 1978, 1969

Le langage commun de l'art minimaliste et du graphisme

Il est intéressant de noter qu'à Chicago au même moment, en 1964, a lieu l'exposition TRADEMARKS/USA qui balaie et honore pour la première fois les chartes graphiques de grosses entreprises américaines, aux logos géométriques, sur les 20 dernières années. Après la guerre, les moyens de production et la distribution ont été centralisés par des agences fédérales qui gèrent plusieurs entreprises dont les fusions ont fait naître les premières très grosses entreprises américaines.

Leur image étant confuse auprès du grand public il a fallu leur créer une identité : les grands graphistes comme Paul Rand (ci-dessous), Saul Bass, ou Lester Beall dessinent alors le nouveau visage de ces corporations. Les logotypes, géométriques, deviennent analogues au fonctionnement de ces nouvelles grosses entreprises en se calant sur les premières chartes graphiques ; systématiques et modulables, suivant un système normé et directement inspiré des formes d'art contemporaines comme l'art minimaliste et le style Suisse.

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La synchronicité de l'avènement du minimalisme et de cette exposition graphique permet de tisser un lien évident entre ces deux formes d'expression ; la première, artistique, produit une forme d'art mathématique, sans émotion ni subjectivité, standardisé par des mesures précises. L'exposition TRADEMARKS/USA fait quant à elle écho au système graphique de mise en page, avec le logotype et la charte qui cadrent et norment la création.

Toutes deux se rejoignent en un point : le respect de ce que Lester Beall appelle un "système d'usage". Pour le graphiste, c'est la mesure objective entre plusieurs éléments tels que l'espace ou le vide entre les lettres et les lignes, les bords de page, les grilles et les courbes... qui permettent de créer "une marque qui soit le signe de l'individualité, et qui ait en même temps les qualités pour une utilisation généralisée." Chez Donald Judd (ci-dessous), leader artistique du mouvement minimaliste, les mesures indiquent précisément la taille de chaque boîte installée, l'intervalle à respecter entre chacune d'elle, et la distance avec les murs, permettant ainsi de reproduire l’œuvre à l'identique à partir d'éléments indépendants agencés suivant cet ordre précis.

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Donald Judd, dessins de 1974

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Müller-Brockmann et le système de grille

C'est ce que Walter Gropius appelle la "gestalt", la sensation du tout. Chaque élément est ainsi à la fois autonome tout en faisant partie intégrante d'un tout : c'est leur relation ensemble qui crée quelque chose. C'est à partir de là que le terme minimalisme se lie au graphisme moderniste, la construction des deux s'articulant autour d'un même système de mesures avec la géométrie comme langage universel pur.

On peut cependant observer certaines différences entre les vocations de l'art minimaliste et le graphisme moderniste. L'art minimaliste utilise la standardisation pour dépasser la condition de l'homme à travers un art parfaitement industrialisable et mathématique, alors que le graphisme utilise des normes et les grilles comme cadre pour structurer et laisser s'exprimer la créativité. L'universalisme du premier cherche un absolu qui dépasse l'humain, alors que le second a une vocation d'universalité socio-politique, au contraire très humaine.

La tendance minimaliste

Appliqué au design graphique, on voit fleurir aujourd'hui et depuis quelques années une tendance de logos flat (plats, sans effets), avec des linéales géométriques sans serif (avenir, helvetica, proxima nova), dans des couleurs monochromes. Et il faut croire que ça plaît, car cette homogénéisation des identités de marques tous domaines confondus est aujourd'hui une réalité confortablement installée et visible aux quatre coins du monde. Ce "style minimaliste" (ou "neutral") a été propulsé par les géants de la Silicon Valley (Facebook, Uber, Google et Spotify) en 2010 lorsqu'elles abandonnent les effets 3D et de textures de leurs anciennes identités, en parallèle avec les évolutions technologiques. Et toutes les agences jouent le jeu... nous compris.

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Les studios Experimental Jetset (ci-dessus) ou Spassky Fischer (ci-dessous) appliquent à toutes leurs réalisations des contraintes esthétiques de construction graphique à partir d'une grille, avec seulement une ou deux familles de caractères typographiques, pour un esthétisme très Suisse. Si leur travail reste très créatif malgré ces contraintes, la signature graphique de ces studios semble prendre le dessus sur l'identité des projets. Dans l'image ci-dessus on voit le poster typographique de 2001 a Space Odyssey (2001 l'Odyssée de l'espace) avec la gigantesque lettre I en Futura (dont Kubrick était un fan absolu parce qu'elle était linéale, "propre et élégante"), qui dessine le monolithe du film. Cette affiche réalise visuellement et de manière la plus minimaliste possible le lien entre l'univers de Kubrick et son film culte.

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Le risque est que les marques se ressemblent et proposent toutes la même chose, des cartes de crédit au service de transport en passant par les hamburgers, le luxe ou les voitures, traduisant un même service : une expérience utilisateur lisse et sans friction, accessible en ligne et simple d'utilisation, par le biais d'un design tout numérique qui n'a plus grand chose d'humain. Devenue image marketing, le minimalisme graphique d'aujourd'hui s'affirme comme une fin en soi, où la marque n'a plus besoin de crier pour se faire entendre. Son nom suffit pour qu'elle existe ou s'autoproclame exister en tant que telle, comme un monument, une œuvre d'art minimaliste : un monolithe ?

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N'importe qui peut faire ça ?

Poussé à l'extrême dans cette simplicité et cette reproductibilité, le minimalisme peut amener le spectateur à penser que "n'importe qui peut faire ça". Le "scandale des briques" dans le monde de l'art résonne tout particulièrement aujourd'hui avec certaines de ces identités graphiques minimalistes qui semblent ne demander qu'un minimum travail, si ce n'est l'utilisation d'outils soumis à de règles systématiques : en 1972 l'artiste Carl Andre, qui assemble des matériaux bruts non travaillés mais standardisés, provoquera un scandale de la presse et de l'opinion public en disposant 120 briques aux dimensions équivalentes sur le sol, rachetées plusieurs milliers de dollars par la Tate de Londres. Beatrice Warde affirme pourtant que "l'ostentation vulgaire est deux fois plus facile que la discipline" : simplifier demanderait donc une certaine forme de discipline, un ascétisme, et une déconstruction des acquis, qui induit paradoxalement un travail supplémentaire de recherche conceptuelle, mais invisible !

Dans son livre The Longing for Less: Living with Minimalism, Kyle Chayka explique quant à elle que sous la simplicité apparente du "moins mais mieux" se cache une complexité appâtante. Les entreprises à l'interface ou l'identité lisse et facile d'utilisation cachent souvent sous ces sympathiques outils des moyens complexes et pernicieux de collecter nos données ou habitudes de consommation à notre insu, pour déshumaniser le travail, et remplacer l'humain par le robot. On le voit chez Uber, les sociétés de livraison de courses en moins de 15 minutes, ou sur les réseaux sociaux.

Le but de ces services dématérialisés ou "ubérisés" est de faire travailler des humains comme des machines pour accumuler des données sur les utilisateurs humains, avant de remplacer bientôt cette main d'oeuvre par des machines, si ce n'est pas encore déjà fait (chat du SAV, création ou modération de contenu...). Récemment, Adobe a même lancé un générateur de logo "intelligent" qui permet de "se lancer sans réfléchir" à partir de modèles créatifs préconçus (ils utilisaient d'ailleurs ironiquement l'un de nos logos à titre illustratif dans leur campagne de communication sur les réseaux). De quoi remplacer les graphistes par l'avènement de l'AI ? On peut interroger aujourd'hui la pertinence de cette simplification à outrance et les limites de l'application d'un modèle normé dans un monde de plus en plus standardisé, où tout se ressemble de plus en plus.

Depuis peu, d'ailleurs, le dégradé et les typographies manuscrites ou années 70 font leur come back -probablement pour apporter tout l'inverse, du décalage et des courbes, en réponse à cette overdose parfois trop lisse et systématique... On voit ça chez Félicité Landrivon par exemple (ci-dessous), ou au Bad Studio. Les réalisations se font moins systématiques et plus uniques, avec un style plus artistique.

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Le minimalisme en réaction face au monde moderne

Le minimalisme ou ses déclinaisons illustrent à leurs origines un besoin de sobriété jaillissant pour plusieurs raisons, mais toujours face à un contexte bien particulier souvent chaotique, qui n'a rien à voir avec une tendance passagère. Les premiers caractères sans empattements naissent par exemple dans un univers visuel surchargé, pour apporter de la visibilité et de la simplicité aux messages publicitaires. Les caractères typographiques égyptiens et grotesques apparaissent vers 1820 pour dé-saturer les affiches publicitaires alors remplies de typographies ornementales manuscrites et souvent difficiles à décrypter. C'est ce dont nous parlons dans notre premier article de notre série sur le modernisme. En effet, cette volonté de simplifier naît en réaction à un trop plein. Plus le contexte est chargé plus le besoin se fait de simplifier, et inversement plus l'univers est pur et simple, plus la communication doit être bruyante pour se démarquer : c'est la distinction visuelle qui crée la visibilité. Ce besoin perpétuel de lisibilité entraine une alternance inévitable entre épuré et trop plein.

Le besoin de sobriété peut aussi jaillir à cause de troubles sociaux, dans un élan d'émancipation sociale et culturelle pour permettre une libération des travailleurs ou une compréhension du plus grand nombre. C'est le cas par exemple l'école du Bauhaus dans les années 1920 - 1930 qui se libère des ornementations bourgeoises à la suite des théories suprématistes d'Adolf Loos. La Bauhaus promeut l'art puis le design industriel dans lesquels la forme suit la fonction ; c'est à dire que les objets sont conçus pour être d'abord utiles, avec un design simplifié au service de cet usage, et non imaginés d'abord pour leur esthétisme (comme c'était le cas avec l'Art Nouveau par exemple). On peut aussi penser au système pictographique de statistique universelle par l'image, l'Isotype, qui permet dès 1925 le partage très simple et efficace de données économiques, politiques et sociales aux populations ouvrières, dans un contexte de lutte sociale contre la bourgeoisie toute puissante. Ces valeurs n'ont plus lieu d'être aujourd'hui; le branding des mouvements sociaux utilise plus les codes des manifestes, aux grosses lettres peintes à la main, que ceux du modernisme.

Enfin, le minimalisme peut apparaître dans un contexte d'appauvrissement créatif, dans un monde standardisé qui a épuisé la question de la simplification et applique des méthodes par mimétisme sans forcément questionner leur origine ni leur réelle utilité ; c'est en partie le cas pour le graphisme d'aujourd'hui. Le système graphique International Suisse, remis en cause avec le psychédélisme des 60s-70s, perdure aujourd'hui dans notre société ultra-consumériste car il permet de révéler et de faire vivre une identité visuelle tout en se faisant oublier. Cette idée vient de Beatrice Warde qui stipule en 1956 dans The Crystal Goblet, Sixteen Essays on Typography que les caractères du texte doivent être comme un verre en cristal pour le vin ; s'effacer pour mieux le laisser se révéler. Ce modèle de normalisation graphique encore étudié aujourd'hui à l'école et appliqué au graphisme ou parfois comme simple style marketing semble néanmoins avoir atteint ses limites, surtout quand on interroge comme maintenant ses origines, à une époque où universalité signifiait "pays occidentaux blancs", remettant en cause la valeur de son supposé "universalisme".

Il semblerait que la puissance originelle du minimalisme ait été détournée, appauvrie, réutilisée par cette société consumériste qui recherche plus à plaire qu'à interroger. Le capitalisme récupère et assimile presque systématiquement tous les systèmes de pratiques qui s'y opposent, pour en faire quelque chose de rentable... Dans ce monde visuellement bruyant, le minimalisme a pourtant parfaitement sa place pour continuer à laisser de la place au vagabondage de la pensée : à nous d'en faire bon usage et de lui redonner du sens. Le minimalisme est mort ? Vive le minimalisme !


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